Histoires de Yashiro (I), par MIYAMOTO Tsunéichi (extraits)

Histoires de Yashiro

(Yashiro monogatari)

traduit par Alexandre MANGIN

I

Ama no hara

furisake mireba

Kasuga naru

Lorsque je regarde

de loin la plaine du ciel,

c’est à Kasuga

Mikasa no yama ni

ideshi tsuki kamo

De ces monts de Mikasa

sortirait la lune, non ?

Voici un poème d’ABE no Nakamaro[1]
– qui apparaît dans le Hyaku-nin isshu (De cent poètes un poème)
d’Ogura. C’est un poème qu’il composa, étant en Chine des Táng, en souvenir de
son pays d’origine. Nakamaro, en l’an II de l’ère Reiki (716 A.D.),
accompagnant le ministre plénipotentiaire[2]
auprès des TÁNG, TAJIHI no Agatamori[3],
en tant qu’étudiant (d’échanges), passa [=se rendit] en Chine[4]
avec (les) KIBI no Makibi[5]
et [autre] moine Gembô[6],
dans un but scientifique.

Le Japon de cette époque était un
pays jeune dont la capitale avait été fixée à Nara, où tout était appris
d’après le système chinois et qui, assimilant les divers savoirs du continent,
s’étendait rapidement (à vue d’œil).
Partant de là, bravant la mer aux mille dangers, ils prirent une petite
embarcation (/un petit navire), traversèrent la Mer de Chine orientale et
firent voile (/se dirigèrent) vers la Chine. Il était fort exceptionnel Il
n’arrivait presque pas
que ces bateaux arrivassent sur le continent chinois
le vent en poupe[7]. En outre,
les bateaux sur le [chemin du] retour étaient vraiment peu nombreux à arriver
[=accoster] à Hakata : en gros, ils longeaient la triste baie du sud de
Kyûshû et de là, rentraient à Kyôto. Qu’ils y allassent ou qu’ils en revinssent
[=A l’aller comme au retour], c’était [pour eux] risquer leur vie [=ils y
risquaient leur vie].

[p. 162] Nakamaro fit de même et
se rendit en Chine [=se rendit en Chine de cette façon], mais perdit toute
occasion de rentrer. Tant Gembô que Makibi, étant rapidement rentrés, une fois
à Nara, la capitale, atteignirent chacun une position élevée,
s’enorgueillissant de leur pouvoir, et Makibi finit par monter jusqu’au [poste
de] Ministre de la Gauche. Nakamaro, cherchant lui aussi à rentrer au pays,
s’embarqua en Tempyô shôhô IV (752) sur le bateau qui faisait la navette et
prit le large, mais le bateau rencontra une tempête et, entraîné vers le Sud,
fut rejeté en Annam, actuel Vietnam. Là, il refit route vers la Chine, entra au
service du gouvernement des TÁNG et perdit à nouveau l’occasion de retourner au
Japon.

Plus tard, cent trente-trois ans
passèrent et en Kashô II (849), une personne du nom d’ABE no Narikiyo dont on
dit qu’il était le petit fils de Nakamaro, descendit dans le village de
Yashiro, dans le district d’Ooshima dans la province de Suô, où il inaugura un
domaine dont il fit don au Ministre de la Droite de l’époque, Yoshifusa[8].
A cette époque, Narikiyo était, dit-on, serviteur de cinquième rang du
gouverneur d’Iki, mais on ne sait rien de plus précis. En outre, on le dit
petit-fils d’ABE no Nakamaro, toutefois celui-ci mourut en Chine, et je ne
pense pas (peux pas imaginer) qu’il ait eu un petit-fils au Japon, aussi dans
ce cas s’agissait-il de [la même] famille ABE[9] ?
On n’est pas sans douter : « ABE » chez Narikoyo s’écrit «
安部 », et non « 阿部[10] ». De plus, dans la généalogie du clan de Kushinobé, petit-fils de Narikiyo, il est
mentionné Narikiyo neuf générations
après ABE no Nakamaro, mais en l’espace d’un peu plus de cent ans on ne peut
pas penser que neuf générations aient pu se succéder, aussi là encore y a-t-il
lieu [d’avoir] des doutes. Eh puis, concernant ces choses-là, on ne peut encore
rien établir avec exactitude (suffisamment),
mais l’installation d’une puissante famille du nom d’ABE
安部 à Yashiro date d’un peu plus de mille cent ans avant
nos jours [d’il y a un peu plus de…], et [dans] le Japon de cette époque, [où]
le vieux système du Ritsuryô[11]
s’écroulait, les fiefs commençaient à se développer sensiblement dans chaque
région.

Ce
que j’appelle les « fiefs » (shôen), était à l’origine des
terres cultivées, et on dit que c’était quelque chose comme le lieu de
résidence secondaire des nobles. Là, j’aimerais dire quelques mots de l’état du
district d’Ooshima à cette époque.


[1] ABE no Nakamaro 阿倍仲麻呂
(698-770).

[2] Ou « ambassadeur ».

[3] TAJIHI no Agatamori 多治比県守 (668 ?-737).

[4] dans kentôshi 遣唐使 se lit et
désigne les TÁNG ou « la Chine des TÁNG », et, seul, se lit
généralement Kara et désigne la Chine en général, voire aussi parfois la
Corée. Ici, il s’agit de la Chine, au même titre que le mot Shina
シナ vu plus loin.

[5] KIBI no Makibi 吉備真備
(695 ?-775).

[6] Gembô 玄昉
( ?-746).

[7] まともに [真艫に] : le vent soufflant à l’arrière du navire. Par extension :
« directement » ou « de front », par exemple.

[8] FUJIWARA no Yoshifusa 藤原良房
(804-872).

[9] Rappelons que les noms de famille homophones
d’ABE no Nakamaro et d’ABE no Narikiyo s’écrivent avec des idéogrammes
différents : respectivement «
阿倍 » et « 安部 ».

[10] Ni « 阿倍 » d’ailleurs.

[11] Ritsuryô 律令 : Codes et lois [à la chinoise].

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